Docteur "160 grammes"

Docteur "160 grammes"

Asseyez car vous risquez de tomber à la renverse.

  • Il peut y avoir des petites vagues. 
  • Mais attendez, vous voulez dire quoi par « petites vagues » ?
  • Des petites vagues, comme ça.

Docteur « 160 grammes » tenait une prothèse en silicone dans le creux de sa main et effectivement, le silicone s’affaissait et ça formait des petites vagues sur le dessus. Je comprendrais que vous ne compreniez pas vraiment ce que je veux dire alors je vais essayer de prendre une image plus parlante. Imaginez que vous prenez un sac Ziploc, taille tartine carrée pour le picnic des enfants, vous le remplissez à moitié d’eau et le fermez avec un petit nœud. Installez ensuite ce petit sac dans la paume de votre main et vous verrez, le dessus se racrapote et forme des petites vagues.

  • Mais attendez, je veux pas de petites vagues moi. Toutes les Texanes qui refont leurs seins, elles n’ont pas de petites vagues au-dessus du mamelon !
  • Madame Remy, c’est différent, elles ont encore leurs glandes mammaires donc les prothèses se mettent derrière. Dans le cas de la mastectomie, c’est différent.
  • Oui, mais ça arrive souvent ?
  • Ça arrive.
  • Docteur « 160 grammes », ces petites vagues, ça va vraiment pas être possible… Personne ne m’a jamais parlé de ça avant. Y autre chose encore ?
  • Oui, c’est très rare mais il peut y avoir de toutes petites fuites avec l’usure, et puis il faut envisager de les changer tous les 10/15 ans.
  • Des petites fuites ?

Les petites vagues, les petites fuites, je sais que l’acupuncteur m’avait dit que je devais avoir plus de Yin (c’est l’élément eau, contrairement au feu) mais là, c’était juste pas possible.

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Docteur « 160 grammes » a pointé le bout de son nez pour faire rentrer la patiente avant moi. Il était un peu en retard et ça me chipotait un peu car je savais qu’il avait une autre patiente une demi-heure plus tard. Il m’avait prévenue quand j’avais pris rendez-vous qu’il n’avait malheureusement qu’une demi-heure à me consacrer. Il s’en était même fortement excusé car normalement il passe 1 heure 15 avec ses patientes lors du premier rendez-vous. J’avais répondu que ce n’était pas grave et qu’on pouvait déjà faire connaissance.

La clinique est un peu différente de celle de Docteur « Je maîtrise toutes les techniques », elle est plus clean, plus clair, plus design. Il y a un magnifique marbre de Carrare au sol (juste la couleur que j’ai choisie pour le plan de travail de ma nouvelle cuisine) et une musique un peu trop forte. J’ai cherché le baffle pour diminuer le son mais il était dans le plafond. Je n’arrivais pas à me concentrer sur mon blog.

J’avoue que j’ai hésité avec Docteur Baby Face ? C’était en fait le premier petit nom que je lui ai donné quand je l’ai vu dans la salle d’attente, et d’ailleurs on en a parlé pendant la consulte. Pas de son petit nom, mais de sa baby face. Il a une tête toute mignonne mais on dirait qu’il a 30 ans et vous pouvez imaginer que mon premier réflexe a été de me dire : « ça va pas le faire, il n’a pas assez d’expérience. » A mon avis, je suis loin d’être la seule et il m’a partagé que certaines patientes lui demandaient souvent s’il avait déjà fait tel ou tel technique alors qu’il les pratique depuis 10 ans. C’est franchement frustrant pour lui. Ceci dit, y a rien à faire, je préfère un toubib qui a reconstruit 1,000 paires de seins qu’un jeunot qui en a reconstruit 250. C’est peut-être idiot et c’est important de donner la chance aux jeunes mais c’est juste plus rassurant. Un peu comme un pilote en fait, mais dans mon cas il vole solo donc on fait gaffe.

Dans le contexte actuel, j’ai envie d’être rassurée et ne pas me choper des merdes en plus parce qu’il ne faut pas se voiler la face, y a pas que le cancer dans ce combat, y a tout l’après qui dure parfois bien plus longtemps. La reconstruction, peut-être la chimio et les rayons. Oh et puis l’hormonothérapie pendant 10 ans qui réserve encore plein de surprises… et pas que des bonnes. Il parait que je ne dois pas penser à cela parce que l’idée même d’imaginer les effets secondaires pourrait les aggraver. Toute une histoire psychosomatique. C’est quand même un peu dur dur de se convaincre que ça va être le pied d’être en ménopause forcée à 45 ans et de bouffer des anti-oestrogènes et anti-progestérone pendant 10 ans. Ce sera pour un autre blog. Une chose à la fois.

Revenons à nos prothèses ! Nous ne sommes pas tout de suite revenus à nos prothèses parce qu’on a parlé de la reconstruction par lambeau et de Docteur « Je maîtrise toutes les techniques » pendant 15 minutes (Seins en silicone ou reconstruction par lambeau ? Faites votre choix !). J’avoue que plus il en parlait, plus je me disais que c’était cette technique que je voulais. Si j’ai bien compris, il fait aussi de la microchirurgie mais la technique du lambeau du muscle grand dorsal, pas à partir de l’intérieur des cuisses. De nouveau si j’ai bien compris, il faudrait combiner le grand dorsal avec des prothèses car je n’ai pas un pet de gras. Il a quand même dit que la technique que je voulais était la meilleure technique et que Docteur « Je maîtrise toutes les techniques » était le KING et le seul à la pratiquer en Belgique.  Je savais que Docteur « 160 grammes » était le King de la paupière et j’avais aussi entendu qu’il avait fait un travail remarquable avec des prothèses mammaires.

  • En fait, je suis ici car je voulais avoir tous les renseignements sur les prothèses donc si on se concentrait là-dessus car j’entends du pour et du contre. Y en a une qui a eu une double reconstruction par lambeau mais qui me conseille des prothèses et puis, l’autre qui ne jure que par les lambeaux, puis l’autre et puis l’autre et puis l’autre… J’aimerais remettre de l’ordre dans tout ça et connaître les avantages des prothèses.

Pour vous dire la vérité, il fallait qu’il me vende des avantages extraordinaires pour me faire oublier les petites vagues et la fuite.

On a longuement parlé de la longueur et du temps de récup des deux opérations/options (silicone ou lambeau), d’autres médecins et de la chance qu’on a en Belgique d’avoir des plasticiens extraordinaires à tous les coins de rue (je trouvais que c’était hors sujet et ne venait pas nourrir la conversation).

Le contact n’était pas top, j’adore quand ça clicke du premier coup. Rien de négatif pour autant mais ce rendez-vous n’était pas wow. Je me suis dit que mon entrée en matière ne lui avait peut-être pas plu. J’avais commencé le rendez-vous par dire que j’avais beaucoup entendu parler de lui par des personnes proches et que je faisais mon petit marché pour la reconstruction après ma mastectomie. Il n’a peut-être pas aimé le coup du « petit marché ». Après tout, je m’en fous car toutes les mastectomisées (je ne sais pas si le mot existe ?) font la même chose et je suis sûre qu’il le sait très bien.

Il fallait que je lance un peu le mouvement car je voyais l’heure passer et j’avais entendu que la suivante était dans la salle d’attente.

  • Bon, bein, si je me déshabillais comme ça vous pouvez voir ?
  • On va passer à côté.

La grande pièce était séparée par un paravent. J’enlève le dessus et je me plante debout devant lui.

  • Voilà, je voudrais des seins comme celui reconstruit par Docteur Derek.
  • Vous êtes sûre que vous voulez cette taille ? (cet emoji illustre bien sa tête 😳)
  • Ben oui.
  • Je n’ai pas de prothèses de cette taille, il va falloir que je les commande.
  • Vous n’avez jamais vu de patientes qui ont demandé cette taille ?
  • Non, jamais.

J’ai baissée les yeux vers ma petite poitrine et la petite voix s’est remise en route… « C’est si petit ? Je devrais demander plus grand ? Did m’avait dit que ce serait sympa d’avoir un B ? Les copines aux petits seins avaient trouvé plutôt sympa que je puisse passer à un B ? C’est peut-être plus sexy un B ? Ce sera peut-être plus joli dans la robe Ba&sh que je viens d’acheter ? »

Et là, hop, il a mis ses deux mains sur mes deux seins comme quand les petits garçons font pouet-pouet à leur mère, à part qu’il a pas fait pouet-pouet mais il a dit

  • 160 grammes !
  • Mais, c’est une blague ! 160 grammes ! Vous calculez en grammes ?
  • Oui en grammes.

J’ai cru que j’hallucinais. C’était complètement surréaliste et je dois dire, plutôt drôle ! C’est vrai finalement, c’est un peu comme le poissonnier qui sait exactement ce que représente un filet de saumon de 160 grammes ou le vendeur de Church qui reconnaît tout de suite la largeur du pied de son client. En attrapant mes deux seins (de manière pas si désagréable), il savait que chacun pesait 160 grammes, c’est un peu comme la petite balance interne de ceux qui connaissent leur métier par cœur.

Il a ensuite ouvert un tiroir rempli de prothèses, mais vraiment rempli à rabord et un instant, je me suis marrée en pensant à un « jack in the box » où il ouvrait le tiroir et toutes les prothèses jaillissaient comme le petit fou du roi de la boîte. En fait, ce rendez-vous était plutôt distrayant.

Il checkait le grammage des prothèses (c’est écrit à l’arrière), j’avais vraiment l’impression d’être au rayon boucherie de chez Cru parce que le cadre était aussi chic que chez Cru.

  • Voilà 185 grammes.

Il avait trouvé une « 185 grammes » et me l’a mise devant le sein en bonne santé et m’a dit « voilà, c’est à peu près ça. »

  • Soyons fous ! Mettez-moi 185 grammes alors !

Je me suis rhabillée en continuant à papoter de choses et d’autres. De sa baby face, du pourcentage d’esthétique versus reconstruction et de l’hôpital Delta. 80% d’esthétique versus 20% de reconstruction. Est-ce que je suis contente avec ça ? A vrai dire, j’aurais préféré entendre le contraire…

Il était déjà repassé à côté pendant que je terminais de boutonner ma chemise et j’ai vu un A4 collé sur le paravent avec un visage de femme et un titre dans le genre que l’asymétrie est belle. J’avais déjà entendu ça pour le visage mais je ne voulais pas d’asymétrie pour mes seins. Pas la moindre asymétrie.

Il a sorti son carnet d’attestation de soins, je sentais qu’il était un peu stressé car il était en retard pour la patiente d’après. Je trouve ça assez respectueux pour la suivante. Un bon point pour lui.

Est-ce que j’avais posé toutes mes questions ? Je pense. J’ai oublié de vous dire qu’on peut plus ou moins régler le problème des petites vagues en allant chercher du gras (fesses, ventre, hanches, …) pour combler les petits creux des vagues. Le seul hic, où chez moi ? Il m’a dit que les chirurgiens esthétiques demandaient souvent à leurs patientes toutes minces de prendre du poids pour pouvoir aller trouver un peu de gras. J’ai un nombre invraisemblable de copines qui proposent de me donner le leur mais malheureusement il doit venir de moi sinon c’est le rejet garanti sur facture.

Est-ce que j’ai résolu mon grand dilemme « Silicone ou lambeau ? ». Non, que du contraire, je me sens encore plus perdue. Je rencontre un autre plasticien demain, peut-être que ça va aider. Il ne maîtrise pas toutes les techniques comme Docteur « Je maîtrise toutes les techniques » mais c’est pas grave, je reposerai toutes les questions sur les prothèses en silicone et cette histoire de petites vagues et de fuites. Je vais déjà me choper l’épée de Damoclès « récidives » alors ça me saoule de rajouter une autre épée « petites fuites ». Vraiment.

Je conclus la partie consulte en disant qu’il était vraiment sweet et j’adorais quand il hochait la tête comme un petit Japonais quand je parlais de la future mastectomie. Ces petits hochements voulaient dire « Je comprends, je comprends, je comprends » mais je suis de nouveau restée sur ma faim.

Dès que j’ai franchi la porte de l’immeuble, j’ai appelé Math.

  • Je n’aime pas ces chirurgiens esthétiques, je n’aime pas cette chirurgie esthétique.

Moi qui suis plutôt adepte du Botox, des fillers, des fils tenseurs et autres opérations des paupières, j’ai quand même eu une révélation sur ce genre de médecine. Je ne veux heurter aucun chirurgien esthétique, c’est un art à part entière et heureusement qu’ils sont là pour nous reconstruire le(s) sein(s), full respect pour tous ces grands artistes. Sans eux, je resterais Amazone jusqu’à mon dernier souffle.

MAIS, MAIS, MAIS…

Docteur Derek, Docteur Douceur, Docteur Zen, l’anesthésiste le plus mignon de la terre, Valérie et toutes les nurses de Saint-Pierre ne sont vraiment pas dans la même catégorie. Alors comment vais-je décrire ces catégories en respectant le choix de la spécialisation de chacun ?

Je ne suis absolument pas contre la médecine lucrative et je trouve franchement que certains médecins devraient mieux gagner leur vie (petite influence de 11 ans aux US…), mais il y a quelque chose de plus noble, de plus beau, de plus extraordinaire dans les gestes de l’équipe de Saint-Pierre.

Les mains d’or de Derek me guérissent de mon cancer, les mains d’or du plasticien améliorent mon apparence (et bien évidemment mon état psychique). Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ça n’a rien à voir. Y en a-t-il un qui fait un meilleur travail ? Non. Mais les actes posés à l’hôpital Saint-Pierre sont pour moi plus symboliques, plus « Grands », plus beaux.

Parlons un instant des regards et des mains. Les regards et les mains du personnel de Saint-Pierre sont remplis d’émotions fortes, de tendresse et d’empathie. Les regards et les mains disent tant de la vocation d’une personne, parfois bien plus que les mots. 

Les mains de Docteur Derek qui enlèvent avec minutie et précision la tumeur et les ganglions, les mains de l’anesthésiste qui injectent avec douceur un produit qui ne me rendra pas malade après l’intervention, les mains si réconfortantes de Docteur Douceur qui tiennent la caméra pour préparer le travail de Docteur Derek, ses mains qui m’ont enserrée quand j’ai appris qu’il fallait enlever tout le sein. Valérie qui me prend par la main et me rassure dès que j’en ai besoin, les mains de Docteur Zen qui entourent les options sur l’arbre décisionnel pour prendre les meilleures décisions pour me soigner, les mains si douces de toutes les infirmières.

Il y a aussi les mains de Xavier qui prennent toute la force de l’Univers pour me soigner. Les mains d’Éric qui plantent avec amour des petites aiguilles qui remettent toutes mes énergies en place.

Et la main de Didier que je sers tous les soirs en m’endormant.

Ne jamais oublier que le toucher envoie un message magnifique au cerveau reptilien, le point de départ de toutes nos émotions.

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Ma main qui me permet de taper tous ces blogs me demande un peu de repos. Je vous raconterai donc un autre jour le coup de fil que j’ai eu le soir même avec Docteur Féminité, plasticienne à NY. C’était magique. Elle m’a aussi prise par la main, à distance. De tous les plasticiens rencontrés jusqu’à ce jour, c’est elle que je préfère, je suis si triste qu’elle soit si loin car c’est elle que j’aurais choisie. Voilà une super occasion de sauter dans un avion pour la rencontrer avant de prendre quoi que ce soit comme décision de reconstruction.

A demain,
XO
Delphine

4 Comments
  1. Tu me fais passer par toutes les emotions: du rire a la gorge qui se sert. Tu ecris si bien. C’est si profond ce que tu dis. Merci, merci, merci! Presqu’un cours de philo! Je pense a toi. Gros bisous Delphine. Sandy

    1. Merci ma chere Sandy! J’essaie d’apporter une petite touche d’humour quand c’est possible! Ca va etre moins evident pour mes postes sur la chimio, j’ai commence il y a une semaine et wowwww, pas facile! Tout plein de kiss

  2. Ton blog est prenant et passionnant, j’espere qu’un jour tu écriras un livre. Tu as un talent fou! Bon courage, mais surtout bon succès!

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